Extrait 3

l'enfant de l'ocean

Mai 1988. Une loi permet à chaque pupille de l’Assistance publique d’accéder à son dossier et donc de pouvoir, avec un peu de chance, découvrir ses origines. Venant d’en prendre connaissance, je fais aussitôt une demande écrite auprès de l’administration compétente. Malgré quelques réticences et après une longue conversation téléphonique, on accepte de me recevoir.
— On préférerait que vous attendiez un peu. Un psychologue doit être présent. Votre dossier n’est pas facile, voyez-vous.
Bien que j’estime être en mesure de pouvoir assumer la vérité en face, mon interlocutrice me fait pourtant réaliser l’ampleur du drame de mes jeunes années. Une semaine plus tard, Hélène et moi patientons dans un bureau de l’Aide sociale à l’enfance. Une jeune femme entre et nous salue :
— Tenez, monsieur, voilà votre dossier. Vous pourrez faire des copies si vous voulez. On verra cela plus tard. Je vous laisse avec votre épouse. Je suis à côté. Appelez-moi quand vous aurez terminé ou s’il y a un problème. N’hésitez pas. Bon courage.
Alors que je m’attarde à présent sur chacun des documents, sur chaque page, sur chaque mot, la silhouette de Jacques se substitue malicieusement à la mienne. Je me souviens de mon enfance, de mon adolescence à Montferrand, quand je regardais le miroir de la vieille armoire de ma chambre.
— Qui suis-je ? lui demandais-je.
L’image renvoyée constituait inlassablement la seule réponse possible. Comment aurais-je pu voir autre chose, même si le reflet de ma personne me tourmentait ? En effet, mon esprit troublé cherchait déjà quelqu’un d’autre.
Parcourant de plus en plus nerveusement mon dossier, j’ouvre un carnet de santé que l’administration m’a attribué. L’intitulé me laisse sans voix : « Pupille Jacques Vialle - Service des Enfants assistés - Matricule 2976 ». Feuilletant les premières pages, je découvre, chose incroyable, l’existence de mon frère jumeau, Bernard, décédé à la naissance. À présent, mes yeux s’attardent sur une lettre datée de 1969. Elle est adressée au directeur de l’Assistance publique. À ma stupéfaction, ce courrier a été rédigé par ma mère : Andrée Vialle. Je le lis au moins dix fois. Cette femme indique résider à l’hôpital de Thiers, dans le service de long séjour. Elle précise être originaire de Chourardy, un hameau situé sur la commune de Sainte-Agathe. Enfin, et c’est le motif de sa lettre, elle demande à avoir des nouvelles de son fils.
Près de trente ans se sont pourtant écoulés depuis, mais le fait de savoir que ma mère m’a aimé, qu’elle s’est inquiétée de mon sort, me touche profondément. Poursuivant ma lecture, je tombe sur la réponse qui lui a été adressée. L’administration l’informe que son enfant va bien, qu’il a été confié à une bonne famille, qu’elle n’a plus aucune raison de s’inquiéter.Regroupant mes informations, je constate soudain que ma mère biologique et ma mère adoptive sont originaires du même pays. Sainte-Agathe et Chourardy se situent effectivement à côté de Vollore-Ville. Comment est-ce possible ? Je ne comprends pas. Poursuivant mon exploration, je découvre un autre courrier, daté de 1964. Paul, mon père adoptif, informe l’administration qu’il ne vit plus avec sa femme. Soi-disant confronté à des difficultés financières, il ne veut plus verser ma pension alimentaire et demande mon retour à l’Assistance. D’après lui, ma mère adoptive n’a plus les moyens de m’élever. Effondré, je lis et relis chaque mot. Peut-être n’est-ce qu’un cauchemar ? Je dois pourtant accepter les faits.
— Ça va ? me demande Hélène.
Je me sens mal. Vais-je perdre connaissance ? Ma vue se trouble. Mon jugement d’adoption a été prononcé en 1964, six mois seulement avant la séparation de mes parents adoptifs. À six mois près, mon père adoptif aurait donc pu exiger mon retour à l’Assistance. Les documents que j’ai sous les yeux sont insoutenables. On m’avait prévenu. J’ai donc été abandonné deux fois. Une heure plus tard, je termine la toute première lecture de mon dossier. Il y en aura bien sûr des centaines d’autres. Je ne regrette rien de ma démarche, au contraire. Enfin, je connais mes origines, l’histoire de mes premières années, les circonstances de mon adoption, l’identité de ma mère. Bien décidé à la retrouver, je demande à la personne qui nous a reçus, deux heures auparavant, de me communiquer son adresse. Quelle n’est pas ma surprise, admise à l’hôpital de Thiers en 1960, ma mère est toujours dans cet établissement.
— Pourrais-je la voir ?
— Bien sûr, quand vous voulez. Il suffit de nous prévenir pour qu’on avertisse le directeur de l’hôpital.
Un simple appel téléphonique suffit donc pour organiser cette rencontre, quelques jours plus tard. Hélène ne m’accompagne pas. Je préfère être seul pour ce premier face à face. Le directeur de l’hôpital m’attend.
— Bonjour, monsieur. Vous êtes donc le fils d’Andrée Vialle. Nous allons vous conduire dans une pièce où votre mère vous rejoindra puis nous vous laisserons seuls tous les deux.
Il a bien dit ma mère, me dis-je en silence comme si j’en doutais encore. Malgré mes trente ans, mon énergie et ma volonté de vivre, je doute soudain de mes forces. Vais-je tenir le coup ? Je m’appelle Frédéric Adolph, mais qui suis-je vraiment à cet instant même ? Frédéric ou Jacques ? Me voici au carrefour de mon histoire. C’est ma mère qui va apparaître devant moi pour la première fois. Je ne rêve pas. C’est du moins comme cela qu’on vient de me la présenter, n’est-ce pas ? « Cette femme est ta mère », ne cessé-je de répéter comme pour mieux m’en convaincre, tandis qu’une femme un peu forte apparaît.
— Vous avez une visite, Andrée. Nous vous laissons.
— Bonjour, madame. Je m’appelle Frédéric. Je viens vous voir de la part d’une personne que vous avez connue il y a bien des années. Elle ne peut pas venir, mais je viens vous voir de sa part.
— De qui s’agit-il ? répond-elle, presque amusée. Qui peut bien vouloir me voir ?
J’essaie de la mettre sur la voie.
— Vous ne voyez vraiment pas qui pourrait avoir envie de vous rencontrer ? Ça remonte à très loin. Mon ami s’appelle Jacques.
— Jacques ?
Me fixant des yeux, elle s’arrête de parler puis reprend :
— Jacques ? Vous avez dit Jacques, vous êtes sûr ? Mon fils s’appelle Jacques. Mon Dieu, oh mon Dieu, ce n’est pas possible ! J’ai compris. Tu es Jacques, n’est-ce pas ?
Ses yeux plongés dans les miens ne me laissent pas la moindre échappatoire.
— Oui, Andrée. Je suis Jacques, votre fils. Je suis heureux de faire votre connaissance.
— Jacques, Jacques, mon fils, mon petit. Mais ce n’est pas possible. Seigneur, oh, Seigneur ! Je savais que tu viendrais un jour. Personne ne voulait me croire. C’est bien toi, je ne rêve pas.
La scène dépasse tout entendement. Malgré un bouleversement intérieur extrêmement violent, Andrée ne pleure pas. Elle me fixe d’un regard perdu. Le moment pour moi est venu. Me levant, je fais le tour de la table puis la prends dans mes bras. Durant plusieurs minutes, dans le silence le plus complet, sa tête repose sur mon épaule. Enfin, elle me regarde, caresse mon visage, ses mains glissent dans mes cheveux. Puis arrivent mes questions, directes et inévitables...


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