Extrait 2

l'enfant de l'ocean


Chaque jour qui passe permet à Frédéric de s’épanouir davantage. Trois années se sont écoulées depuis son départ de l’Assistance et ses peurs nocturnes sont de plus en plus espacées. Anna, sa grand-mère, lui consacre tout son temps et ce sont des dizaines et des dizaines de kilomètres qu’ils parcourent ensemble, main dans la main, sur les côtes de Chanturgue ou dans les rues de Montferrand, terminant le plus souvent à la terrasse d’un café ou chez Belzit, le grand bazar, place de la Fontaine. Là,
au-dessus des rayons, s’alignent toutes sortes de jouets rangés méticuleusement les uns à côté des autres. En dessous et jusqu’à l’arrière de la boutique s’alignent vélos et trottinettes. Frédéric, qui n’a jamais vu ça, écarquille les yeux. Prête à tout pour faire plaisir à sa petite « roussotte », Anna achète sans compter. Rien n’est assez beau ni assez bon pour lui. Les trop nombreuses sucreries qu’il avale commencent d’ailleurs à laisser des traces. Des rendez-vous sont donc organisés chez le dentiste avec, à chaque fois, un cadeau pour récompenser son courage. Après une ultime dévitalisation, son père vient justement de lui offrir un train mécanique. Accroupis dans la cuisine, tous deux s’affairent à réunir les rails puis commencent la construction de la gare, la mise en place des bancs et des barrières sans oublier la répartition des animaux ; la vie jaillit minute après minute. Arrive enfin la dernière phase, la plus importante, celle réservée à Frédéric. Sa main droite s’agite nerveusement sur le remontoir de la locomotive tandis que sa main gauche relâche lentement le cran de sécurité. La machine à vapeur, suivie par plusieurs wagons, démarre vaillamment. Prêt à remettre le train en marche au moindre déraillement, heureux de voir sourire son fils, Paul veille.
L’imagination de Frédéric est fertile et sa curiosité insatiable. Installé dans son fauteuil d’osier, il s’imagine pilote de course avec un couvercle de casserole entre les mains en guise de volant. Sa mère doit faire attention à ne pas le déconcentrer, il risque l’accident.

Ce soir, Frédéric joue sur la terrasse du premier étage en attendant de prendre son bain. Cet endroit clos représente un espace de liberté où il aime se retrouver. L’eau chauffe tout près de lui dans la vieille lessiveuse, transformée occasionnellement en baignoire. Anny, au pied de l’escalier, profite de ces quelques minutes pour trier le linge des deux derniers jours. Soudain, Frédéric entend des cris d’enfants. Que se passe-t-il de l’autre côté du mur ? Il monte sur les bords du réchaud à gaz sans attendre. Les enfants qu’il entendait crier sont là, tout en bas dans la rue, visibles et identifiables. Il les appelle en gesticulant dans tous les sens quand son genou droit heurte la poignée de la lessiveuse, qui oscille une seconde avant de se renverser et de déverser des trombes d’eau jusqu’au bas de l’escalier. Impuissante, choquée par le spectacle et redoutant le pire, sa mère grimpe les marches deux par deux. Recroquevillé dans un coin et le regard piteux, Frédéric l’attend.
— Maman, j’ai fait une bêtise.
— Qu’est-ce que tu as encore inventé ? Tu te rends compte que tu aurais pu te brûler. Il va falloir te calmer, sinon on va te ramener à la « Grande Maison ».
Ne sachant plus que faire, Anny menace son fils. Le garçon comprend aussitôt. Il est vrai que ses bêtises s’accumulent à une vitesse ahurissante. De nouveau, il hurle chaque soir après s’être couché, la réclamant sans arrêt. Elle lui demande pourtant d’arrêter ses caprices, mais n’obtient aucun résultat.
— Maman, un bisou, maman, un bisou…
N’en pouvant plus, Anny a craqué aujourd’hui. Cependant, la menace de la « Grande Maison » n’a pas l’effet escompté. Au contraire, elle projette le garçon dans un passé encore très proche, qui lui parle, lui fait mal. Anny est à mille lieues de comprendre ce qui se passe dans la tête de son fils. Contrairement aux apparences, des mois ont été nécessaires avant que Frédéric ne lui accorde sa confiance et là, en moins d’une minute, s’effondrent les fruits de son travail et de ses efforts. Bien sûr, le parcours de ce gamin aurait très bien pu ne générer que méfiance et repli sur soi. Il n’en est rien. Son vécu, au contraire, a renforcé son désir d’attaches. Là où d’autres auraient baissé les bras, lui a toujours trouvé suffisamment de force pour obtenir son minimum vital, son juste nécessaire, c’est-à-dire être d’abord accepté puis intégré et aimé si possible. Ce gamin a toujours été dépendant de sa seule capacité à tisser des liens. Voilà pourquoi la Vie lui a appris à refouler ce qui lui est impossible à entendre.
Néanmoins, cette fois-ci, les paroles bien involontaires d’Anny ont réussi à entrouvrir une porte pourtant enfouie au plus profond de Frédéric, laissant ainsi s’échapper des expériences douloureuses et de vieux démons endormis. Un sentiment de culpabilité et de dévalorisation le domine. Le mal reprend racine. La « Chose » ressurgit. Son inconscient non seulement ne le protège plus, mais se retourne à présent contre lui.
— Tu n’es rien. Tu ne vaux rien.
Frédéric, qui sait venir d’ailleurs, n’a pourtant rien oublié des paroles de sa mère :
— Tu es Frédéric. Nous t’avons choisi.
Cependant, aujourd’hui, cet enfant comprend surtout que la « Grande Maison » représente un nouveau danger. Sa nuit va être longue, très longue. En plus, comme s’il n’avait pas assez de difficultés, l’école qui l’attend demain va encore le séparer de celle qui représente son seul repère. Cette nouvelle situation s’impose à lui comme la potence s’impose aux yeux d’un condamné. Un danger existe désormais, et l’éviter devient immédiatement son objectif. Il va donc lui falloir plaire coûte que coûte. Le bénéfice de la grâce s’est envolé. A-t-il seulement existé un jour ? Désormais, au moindre faux pas, la sanction peut tomber. Que doit-il faire ? Paraître, donner l’illusion d’être ? Une petite voix le prévient tout au fond de lui que ses forces et même tout son talent risquent ne pas suffire. Inconsciemment, il choisit donc une autre voie. Laissant loin derrière lui ce qu’il ne peut plus entendre, Frédéric fait de sa mère l’axe autour duquel sa vie doit désormais tourner. La « Grande Maison » représente une menace qu’il ne peut assumer et qui pourrait certainement entraîner chez lui des troubles majeurs et aux issues fatales : repli, violence et plus tard, peut-être, délinquance. Refouler des réalités impossibles à assumer lui permet donc de donner naissance à « sa vérité », non pas idyllique, mais simplement supportable. Il ne lui reste plus alors qu’à remplacer cette mauvaise mère, au sens psychologique du terme, par une mère toute puissante et remplie d’amour. Une fois encore, le comportement de Frédéric semble placé sous le contrôle d’une autorité inconnue, comme si, une fois de plus, la Vie manifestait sur lui sa puissance. Qui d’autre, en effet, pourrait lui apporter cette capacité à survivre ? Elle cherche sans aucun doute à lui adresser un message.



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