Extrait 1

l'enfant de l'ocean

Anny et Frédéric descendent du bus, une valise à la main, en direction de la gare routière. Les cars attendent le long des quais, pendant que les familles arrivent et s’agitent. Chacun doit trouver le bon emplacement, la bonne destination : Beg-Meil, Les Passereaux, l’île des Chevaliers. Il est vingt heures. Le voyage va durer la nuit entière. Une fois de plus, Anny a le cœur qui bat de plus en plus fort. Son fils la quitte pour trois semaines. Frédéric éprouve lui aussi un mal-être profond. Ses yeux la fixent, comme ceux d’un animal qui regarde son maître. L’enfant se retient pour ne pas pleurer. Elle craquerait s’il se laissait aller. Coûte que coûte, il doit donc tenir bon. Mais voilà qu’on l’appelle déjà. Grimpant les marches du car, ses derniers baisers sont chargés d’émotion.
— Au revoir, maman, à bientôt.
Les bras serrés autour de son cou, il s’interroge en silence. La reverra-t-il ?
— Au revoir, Frédéric, passe de bonnes vacances. Écris-moi vite. Sois sage avec ta monitrice.
Le car démarre. Derrière les vitres, de nombreuses mains s’agitent.

2 juillet 1965. La colonie de l’île des Chevaliers reçoit aujourd’hui de nouveaux pensionnaires. Située au cœur du Pays Bigouden, sur la commune de Pont-l’Abbé, la propriété accolée à l’océan s’étend sur plusieurs hectares. La beauté de ce pays, de Quimper à la Pointe du Raz, est unique. L’île des Chevaliers en est le couronnement. Par nécessité, par bon sens, les forces de la nature se sont toujours unies sur cette pointe de Bretagne. Ciel, Terre et Mer travaillent ici ensemble, livrant ainsi à l’homme le fruit de leurs efforts. À eux ensuite d’en prendre soin. Mille couleurs pastel se dévoilent lentement au regard bienveillant du visiteur. Les odeurs prononcées de la pinède et du goémon déposé par la marée l’accueillent, mais lui rappellent qu’il n’est pas ici chez lui. Fouler ce sol se mérite. On y est ensuite accueilli. Alors, et seulement alors, le visiteur peut s’étendre et se laisser réchauffer par les derniers rayons du Soleil qui chaque soir, attendu et désiré par l’Océan, son ami, descend le rejoindre sur l’horizon avant de s’allonger à ses côtés, bercé par ses murmures. Allant et venant le long du littoral, la mouette surveille, dit-on, les étrangers, car n’est pas accepté qui veut en Pays Bigouden. Il faut en tomber amoureux. On découvre son corps comme celui d’une femme, avec la même fougue, avec la même curiosité, avec la même douceur. Cette terre se laisse alors dénuder avant de révéler ses trésors et ses moindres secrets. Lui, Frédéric, petit Auvergnat de sept ans, ne sait rien de ce qui l’attend en ces lieux.
Le voyage des enfants s’est bien passé. Une fois les groupes constitués, ils suivent leurs monitrices en direction des dortoirs. Chaque trousseau est vérifié, puis rangé dans une armoire attribuée à chacun. Les valises disparaissent sous les lits. Avec ses cheveux roux et son nom peu commun, Frédéric ne passe pas inaperçu très longtemps au milieu de ses camarades. Très vite, quelques-uns jouent avec lui tandis que d’autres l’insultent. Au bout de quelques jours, les agressions, tant physiques que verbales, deviennent systématiques :
— Poil de carotte, poil de carotte, Adolf Hitler, si on te voit, on te casse la gueule.
Prêt à tout pour échapper à ces attaques répétées, Frédéric, désespéré, tente de s’enfuir par la route. Sa monitrice le rattrape, engage le dialogue avec lui, mais sans résultat. Les questions qu’il pose sont bizarres. Elle ne sait quoi répondre. Le garçon se demande à quoi ça sert de vivre ? La mort le préoccupe. Représentant une cible toute désignée dans son groupe, Frédéric se rend compte que la couleur de ses cheveux n’est pas seule responsable. Son drôle de nom et sa trop grande différence rendent impossible toute intégration. Alors qu’il vient d’arriver ici, en vacances, il ressent déjà le besoin de se protéger de cet environnement hostile. Ceux qui auraient pu être ses copains représentent désormais un danger.
Réveillé très tôt ce matin, Frédéric sort de son dortoir sur la pointe des pieds. Un sentier repéré la veille passe à proximité du bâtiment. Il l’emprunte, zigzague à travers la pinède durant plusieurs minutes, espérant arriver en bordure de mer. Une immense étendue d’eau s’étend soudainement à ses pieds.
— Est-ce la mer ? s’interroge l’enfant.
Étonnamment calme, l’Océan n’émet pas le moindre murmure. Ses flots se sont tus. Chaque année, des touristes imprudents sont pourtant livrés à son appétit vorace. Les rouleaux qui d’habitude s’écrasent sur ces récifs ont disparu. Frédéric s’accroupit sur les rochers, là où en temps normal une seule vague suffirait à l’engloutir. Bizarrement, l’enfant se sent accepté, accueilli par ces éléments pourtant si dangereux. Chose incroyable, l’Océan recule devant lui au fur et à mesure qu’il avance. Quelques embruns lèchent son visage en signe de bienvenue. Fatigué de marcher, Frédéric s’assoit, le regard tourné droit devant. Il cherche des réponses à ses questions qui n’en finissent plus.
— Pourquoi suis-je si seul ? Qu’est-ce que je fais ici ? Pourquoi ne pas disparaître là ?
À sept ans, Frédéric est déjà las de vivre. L’Océan lui tend les bras, et l’idée d’en finir en s’enfonçant dans ses eaux vient à son esprit. Il passe à l’acte sans attendre.
— Qui es-tu ? crie-t-il tout en avançant dans l’eau.
Chose incroyable, une voix lui répond. Effrayé, il repose la même question et réentend les mêmes mots :
— Je suis l’Océan. Je t’attendais.
— Comment savais-tu que j’allais venir ?
— Je le savais. Mais que fais-tu ? Pourquoi veux-tu mourir ?
— Je veux mourir. On ne pense qu’à me faire du mal. Je ne comprends pas pourquoi, mais c’est toujours comme ça. Laisse-moi disparaître s’il te plaît.
— Je ne peux pas te laisser faire, Frédéric. Ta vie est précieuse. Elle est précieuse pour moi aussi, je t’assure. Laisse-moi te ramener sur la plage.
Quelques secondes plus tard, le garçon se retrouve allongé sur le sable, trempé de haut en bas, mais toujours en vie. Il doit regagner son dortoir. Heureusement, tous dorment encore.
Bien des mystères entourent cette première rencontre. Au fil des jours, l’Océan et Frédéric vont apprendre à se connaître et resteront attachés l’un à l’autre à jamais. Une amitié sans faille est en train de naître. Ce gamin rencontre enfin, ici, quelqu’un avec qui parler.
Aujourd’hui, malgré bien des visites et la volonté du jeune garçon d’en finir, l’Océan refuse encore une fois de lui enlever la vie, parvenant même à essuyer ses larmes. Bien plus encore, touché par la détresse de l’enfant et ne sachant plus que faire, l’Océan décide en dernier recours d’interpeller ses amis, les Cieux et la Terre. Tous deux acceptent de se joindre à lui dans un signe de bonne volonté. Un pacte est signé. Frédéric ne risque plus rien. Désormais, ils veilleront sur lui. C’est ici même, durant son séjour, sur ces rochers de l’île des Chevaliers, que Frédéric recevra une promesse et qu’il verra distinctement le Ciel s’ouvrir et lui parler :
— Frédéric, avance et prends ma main. Je te protégerai et je te conduirai un jour sur les pas de ton histoire.